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91La place du travail a évolué, la carte de France s’est transformée, les choix de modes de vie priment de plus en plus sur les choix professionnels,
les vies s’allongent et sont « discontinues »...

Nouveau portrait de la France

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Le sociologue Jean Viard, nous a accordé un entretien à l’occasion de la sortie de son livre « La France dans le Monde qui vient » aux éditions de l’Aube et de la réédition en poche de « Nouveau portrait de la France – La Société des modes de vie » chez le même éditeur.

Jean Viard s’intéresse aux usages que nous faisons de notre temps et à quoi nous l’occupons. A l’idée généralement admise selon laquelle notre pays se trouverait confronté à l’impossibilité de s’adapter aux enjeux de la mondialisation - pays replié dans des rapports sédimentés au travail et au temps, aux identités et aux territoires, au proche et au lointain – Jean Viard, oppose une lecture vivante et ludique de la société française, telle qu’elle se réinvente à travers son imaginaire, ses modes de vie, ses désirs de liberté et de « transport ».

Il nous amène à redécouvrir dans l’histoire positive du siècle précédent, le progrès des libertés, celui de l’allongement de la vie et de l’étendue des choix qui s’y s’offre à tous les âges. Autant de signes encourageants qui constituent un début de réponse aux défis d’aujourd’hui autant qu’un but à poursuivre.

Au travers de ces transformations, Jean Viard nous invite à retrouver le sens d’un récit commun, délié de ses pesanteurs nostalgiques, plus heureux et confiant en l’avenir, car il s’agit avant tout d’un livre politique.

De l’allongement de la vie...

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PA - Vous écrivez que l’espérance de vie a augmenté de 25 ans au vingtième siècle. La richesse produite a été multipliée par dix et le temps disponible hors travail et sommeil multiplié par quatre. Soit autant sur le siècle dernier qu’entre l’an 1000 et 1900.
Comment analysez-vous le fait que nous n’ayons pas une conscience plus vive de ces transformations ? Comment se fait-il qu’il y ait si peu de débats sur ces transformations de fond qu’il conviendrait de mieux anticiper et d’accompagner ?

J.Viard - D’un côté, il y a de vraies données objectives qui, en tendance, devraient nous amener à une vision heureuse et libre de la vie. De l’autre :
fatalité, lourdeur, inertie plombent nos manières de voir et occultent les
progrès considérables que nous avons connus au cours du XXème siècle.
Au fond l’allongement de la vie a été un effet non prévu de la modernité et n’a jamais été un projet politique ou de société. On ne sait pas très bien quoi en dire, quoi raconter sur l’espérance de vie et encore moins l’intégrer dans un récit commun. La question du récit est une donnée fondamentale qui n’est ni mise en contradiction, ni en débat, avec une absence totale de revendications. En France, on a l’idée qu’on protège l’individu avec des droits et des règles mais on a occulté notre représentation du temps, de la vie et des usages plus libres, plus affectifs que nous en faisons sur une durée plus longue. En Europe, on travaille au mieux 70.000 heures sur des vies de 700.000 heures. Du coup les liens privés, interpersonnels, affectifs ont pris le pas sur les liens sociaux issus de la sphère du travail.

C’est sans doute le changement majeur. On n’en parle pas encore, mais la société va faire de la longue vie, un projet dont il faudra écrire le récit, au-delà des questions de charges et de coûts qui s’imposent aux dirigeants avec la question des retraites, de la Sécurité Sociale, de la dépendance, de la maladie d’Alzheimer…

Le désir d’avoir du temps pour soi et de choisir un mode de vie autre, se réalise pleinement à cette période de la vie. On voit des retraités heureux qui entament une nouvelle jeunesse. Ils ont une vingtaine d’années devant eux sans plus de risque pour leur santé que durant la période précédente entre 40 et 60 ans. Ils ne connaissent, ni angoisse du revenu, ni risque de chômage. Ils sont actifs, sportifs, ils voyagent à l’étranger et sur internet. Ils représentent un groupe structurant pour la société, se mettent au service des autres. Ils sont élus locaux, bénévoles, responsables associatifs, dirigeants
de coopératives agricoles… Et contrairement à autrefois, on compte chez les seniors, plus de femmes que d’hommes. Ça, on n’arrive pas à le raconter ! On n’arrive pas à dire que le déploiement heureux de la vie est le but à rechercher de toute société ; pas seulement dans la dernière étape mais à
tous les âges de la vie. Dès lors la question essentielle de notre société est de savoir qui choisit et qui subit ? Cette interrogation déborde les cadres classiques du politique, des rapports sociaux issus du travail et des classes d'âge.

La jeunesse et les nouveaux modes de vie

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PA - Si l’allongement de la vie semble bénéficier en priorité aux retraités et aux personnes âgées qu’en est-il de la jeunesse ? Elle semble payer au prix fort la crise économique, confrontée au chômage ou à des revenus insuffisants. Si elle peut se définir par le désir, la mobilité, la consommation, elle se caractérise aussi par le manque, la frustration, la difficulté à envisager sereinement l’avenir. Être jeune en France, estce
une situation plus favorisée ou au contraire plus problématique que par le passé ?

J.V. - L’allongement de la vie a des conséquences sur nos modes de vie et sur le temps que nous consacrons, plus souvent et plus librement qu’auparavant, à des activités diverses qui mobilisent notre désir, notre imaginaire, notre curiosité. Notre rapport au temps et au lien social est devenu une affaire privée et affective. Plus la vie est longue, plus on la vit par séquences courtes. C’est une sorte de paradoxe. La société du Zapping est celle des vies longues. Nos convictions et nos engagements deviennent des bricolages à concentrer en 140 signes. Chez les jeunes cela est fondamental. Le rapport au travail se trouve transformé par ce découpage du temps en activités courtes, discontinues que l’on voudrait vivre intensément. Nos comportements en termes d’affection priment alors sur nos comportements au travail. L’amour mobilise plus que la production. Les 12 % du temps de vie que nous consacrons au travail ne peuvent écraser les 88 % qui en font l’attractivité autant que la diversité. L’activité économique restera essentielle à la survie, mais elle ne suffira plus à définir les aspirations humaines qui sont avant tout portées ou mises en avant par les jeunes. On veut du temps pour soi plutôt que pourle travail et le financement des biens publics.


L’allongement de la vie n’est pas du plus quel’on retrouve à la fin, il se porte également sur la jeunesse qui s’étend sur une période plus longue que par le passé. Lorsque vous quittiez l’école à 12 ou 14 ans pour commencer à travailler, il n’y avait pas de jeunesse. Si l’on définit l’âge adulte, comme celui où l’on sait gagner sa vie et l’on sait se reproduire. Entre 18 et 21 ans on avait expérimenté l’essentiel de ce que serait notre vie future. On passait de l’enfance à l’âge adulte en quelques années, dans la période entre l’école, l’armée et le travail. Et il n’est pas exagéré de penser que c’est l’allongement de la vie qui a inventé la jeunesse. C’est aujourd’hui une période qui s’étale sur une dizaine d’années voire davantage, entre 16 et 26-28 ans, dans laquelle l’expérimentation prend désormais toute sa place : 1ers voyages, 1ers boulots, 1ers logements, 1eres expériences sexuelles et amoureuses…

Les domaines d’expérimentation et du temps libre s’élargissent en même temps que se prolonge la jeunesse dans un grand désordre de désirs et de projets. Autre paradoxe : plus les « possibles » s’offrent à nous, plus nous sommes frustrés de tout ce que nous ne pourrons réaliser, malgré des vies plus longues, et insatisfaits de ce que nous avons fait ou projeté de faire.
Le rapport au travail ne peut donc jouer le même rôle intégrateur et coercitif que par le passé. C’est pourquoi, l’on doit considérer que le temps de non travail est un temps actif et productif où les processus d’apprentissage, de découverte tiennent des places sans cesse croissantes dans un monde complexe « sans dehors ». En ce début du XXIème siècle, il faut une heure d’étude pour produire 2 à 3 heures de travail. 20% seulement des emplois sont consacrés à la production d’objets. Comment peut-on raisonner
exclusivement sur la sphère productive sans prendre en compte les libres apports de la vie sociale qui contribuent autant que le travail luimême
à produire du lien social, de la richesse, de la mobilité, de l’organisation territoriale ? Le problème que nous rencontrons est que la culture de la production et l’art de vivre n’arrivent pas à être portés par les mêmes
acteurs et à s’intégrer dans un récit commun.

A 30 ans, les jeunes qui auront fait des études auront du travail alors que les jeunes en décrochage scolaire n’en n’auront toujours pas. Il y a là une fracture qui produit de l’exclusion pas seulement dans le rapport au travail mais dans les aspirations et les choix de vie qui s’offrent de manière bien différente selon que l’on est dans l’un ou l’autre cas. Cette exclusion s’accompagne d’une sédentarisation de couches importantes de la société qui se retrouvent dans des territoires de relégation (petites villes en difficulté, zones périurbaines) et constituent le versant opposé de cette société de mobilité où les modes de vie (habitat, paysage, environnement, transports…) conditionnent de plus en plus les choix professionnels. Comment intégrer dans notre société quelqu’un qui n’est jamais parti en vacances ? Comment voulez-vous faire accéder au marché du travail ces parts sédentarisées ou re-sédentarisées de nos sociétés ? En ruralité, les relations de proximité jouent encore un rôle d’intégration à l’emploi pour des jeunes en difficulté qui finissent par trouver un travail dans l’économie des personnes âgées, les espaces verts, les services de proximité. Mais si vous prenez les quartiers nord de Marseille vous avez 90.000 jeunes dont 20.000 sont sans emploi, « condamnés à résidence ». Aux problèmes de chômage et de revenus se greffent l’inégalité d’accès au capital spatial, l’inégalité subie face à la mobilité qui deviennent des éléments centraux d’exclusion sociale et culturelle.

Vers une société collaborative...

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PA - La société de mobilité nous engage vers une société collaborative écrivez-vous où les frontières qui définissaient un dehors n’existent plus et nous invitent à faire terre commune. Mais ne pensez-vous pas que la tension entre le travail et les modes de vie, constitue le frein
principal à cette recherche d’unité ?

J.V. - J’essaie de penser politique. La question du travail est centrale parce qu’elle conditionne l’activité économique essentielle à la survie ; mais cette relation travail-économie ne suffit plus à définir les aspirations humaines quand 90% de la durée de vie est hors travail. Il se produit une inversion qui fait que la qualité de la vie hors travail - la recherche d’un certain art de vivre dans un rapport privé et affectif au paysage, à la nature, à la maison, à la famille, à la culture, aux loisirs - devient un critère de choix du travail lui-même. C’est désormais le hors travail qui structure le travail. Si on veut augmenter la productivité du travail d’une
société, il faut augmenter la demande du hors travail. Ce sont les fondamentaux culturels qui structurent les savoir-faire, la créativité des
individus et des groupes ; et ce sont eux qu’il faut réarmer en période d’hésitations et de ruptures. Les régions touristiques par exemple attirent en masse la nouvelle économie. Si on y regarde bien, on se rend compte que la densité des créations d’entreprises suit de très près la géographie des résidences secondaires. Les paysans travaillent encore 50% du sol de France, alors que les parcs et les réserves naturelles couvrent plus du tiers du  territoire.
Nos modes de vie sont devenus des « aménageurs territoriaux » sans doute plus puissants que les grandes administrations du territoire et les politiques publiques. Il y a un basculement imaginaire et ludique du territoire qui sert davantage notre désir de liberté et d’autonomie que notre rapport au travail. Mais du point de vue des individus, hors travail et travail se conjuguent dans un projet de vie et de mobilité plutôt choisi. Au cours du XXème siècle nous avons multiplié par 9 les kilomètres parcourus quotidiennement pour
atteindre une moyenne de 45 aujourd’hui. 61% des français ne travaillent plus dans la commune où ils résident. L’urbanisation grignote année après année les bonnes terres. Sur les 27 millions de logements que compte la France, plus de 15 millions sont des maisons individuelles - dont 89% avec jardin, la moitié dépassant 600 M2.

A la mobilité physique s’ajoute la mobilité virtuelle qui ouvre un rapport inédit au temps et à l’espace. C’est l’autre aspect de la question. Nous passons de sociétés locales à une terre réunifiée où le monde est en permanence sous l’observation des caméras, des satellites, des médias. Plus rien ne nous est indifférent ou étranger. On est tous dans un dedans, sans dehors et sans frontières, menacés ou en danger parce que ce dedans n’est ni démocratique, ni politique. Toutes nos cultures d’appartenance sont en train de changer sous l’effet de cette mobilité dont on ne saisit pas encore l’humanité, à la fois dans son imaginaire et son unité.

Cette réunification de l’humanité crée des tensions entre les appartenances collectives héritées notamment dans les relations entre enracinement, mobilité et migrations. Depuis l’an 2000, un milliard de personnes ont franchi une frontière. On dit que sur 3 jeunes qui quittent le Mali, un seul arrive vivant en Europe. Pourtant le flux continue, tant le désir de vivre est puissant.

Faire terre commune impose de penser simultanément la mobilité des biens, des
capitaux, des savoirs, du droit et des hommes tout en protégeant les diversités culturelles et les identités collectives. De même, un territoire doit être repensé dans une logique de congruence de flux où la question de l’hospitalité, de l’altérité, du proche et du lointain deviennent des éléments de réinvention du territoire. Ainsi, l’enjeu du repeuplement rural est le choix du logement, du cadre de vie, du temps libre. La campagne, la nature sont alors des ressources, des « ralentisseurs d’horloge » pour les
citadins. Si l’on interroge les gens de la ville, ils trouvent que les gens de la campagne sont « super », mais si on pose la même question aux paysans on a la réponse inverse. Il semble que la société désire ses paysans alors que la paysannerie ne se désire plus elle-même. Chacun reste convaincu de l’impossibilité de se comprendre. L’élevage par exemple qui impose de s’occuper du vivant tous les jours, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, est-il encore possible dans un modèle d’exploitation familiale et dans une société du temps libre ? Dans une société où le hors travail est en abondance, le temps libre n’aime pas l’effort visible des autres et c’est sans doute cela qui contribue à la difficulté. Malgré tout, l’archipel des extra-urbains progresse et se mélange avec la France paysanne pour, peu
à peu, coproduire une France verte qui se rassemble lentement et difficilement dans une même communion avec ce qui pousse, ce qui est, ce qui fait nature et campagne. C’est cette société de mobilité, ce dedans dans lequel le monde est à portée d’oeil qui nous fait prendre conscience progressivement que la terre est une ressource rare et que nous devons collaborer à sa préservation autant qu’à la diversité des cultures et des écosystèmes sur lesquels se constitue progressivement une
unité humaine.

Le XXème siècle a été une bataille contre le fascisme, contre la hiérarchie héritée (le père) ; le récit de conquête est dans le siècle qui vient un récit collaboratif plus horizontal qui ouvre des espaces gigantesques à l’imagination et à l’économie relationnelle. Les révolutions technologiques, les portables connectés, Internet sont des sources d’éducation et de collaboration formidables, aussi utiles pour le proche que pour le lointain. Ces outils contribuent d’une certaine façon à fabriquer du familier avec de l’étranger. N’oublions pas que les critères qui attirent sur un territoire
de nouveaux habitants et de nouveaux entrepreneurs sont les mêmes que ceux qui retiennent les jeunes et les anciens et qu’une société qui est désirée par l’extérieur est plus facilement désirée de l’intérieur. Il nous faut dès lors penser la production en commun aux deux niveaux de la société : l’Agora – « le commun enraciné » et le Paysage – « le commun représenté et imaginé ».
Le made in France, par exemple, doit être élargi et travaillé à partir de l’oeil des autres.

Le temps libre amène à inventer de nouveaux objets à partager. Ils viennent en appui du travail qui devient moins soumis à l’impératif du lieu. Ils façonnent aussi nos modes de vie, nos perceptions, transforment notre rapport au logement et aux vacances (colocation, hébergement chez l’habitant, échange de maisons) au déplacement et au voyage (covoiturage). La société collaborative est une oscillation entre le hors-travail et le travail, le virtuel et le physique, l’économique et l’affectif à l’échelle du monde. La question est de savoir comment la société va arriver à intégrer et démocratiser cette société collaborative sans créer de nouvelles exclusions...